<< To pense li bizin enn tempo ? >>
En 2019, l’une de mes jeunes cousines s’apprête à quitter Maurice pour des études à Paris. La veille du départ, sa mère me confie « monn aste enn ti tempo pou li. To panse li pou rant dan valiz ? » Pour anodine qu’elle soit, cette question encapsule la place toute particulière de la cuisine lorsque l’on quitte son pays.
Faire ses valises
L’ONU estime la diaspora mauricienne à un peu moins de 190 000 personnes. Si peu de statistiques publiques claires existent, on peut citer qu’en 2024, par exemple, environ 8 200 Mauriciens poursuivaient des études hors du pays. Qu’ont-ils pris dans leurs valises pour entamer leur nouvelle vie ?
Isabelle habite au Canada : « Honnêtement quand nous avons quitté l’île Maurice, la seule chose que nous avons apporté dans nos valises sont des sachets de mines Appollo (sic). On s’était dit qu’on verra bien ce qu’ils mangent ici, que ça ne devrait pas être si différent de chez nous ! »
Comme elle, la plupart des Mauriciens de la diaspora avec qui nous avons échangé quittent leur pays avec peu de choses : les nouilles instantanées les plus populaires du pays, mais aussi souvent des épices. Certains amènent aussi des ustensiles propres à notre culture culinaire. « Mo ena mi deksi ek mo karay », dit Louisie, installée en France depuis 1998. Même son de cloche du côté de Caroline, en Angleterre depuis 1999 : « When I left Mauritius in 1999, I brought my ‘pilon’ made of wood, my karay, my wooden spoon, my spices… »
Des outils et des épices, soit des ressources de long-terme avec lesquelles modeler les ingrédients d’une autre nation au palais de nos origines.
Transmettre Maurice au quotidien
La grande majorité de la diaspora s’approvisionne au supermarché, usant de leurs réserves d’épices pour retrouver le goût de l’île Maurice… mais pas tous. Willy Chan a embarqué pour des études en Allemagne en 2018 : « monn aprann koz Alman dan 1 an, li ti bien intans. » S’il a accès à tous les légumes et à certains produits spéciaux dans les épiceries asiatiques, ces magasins sont éloignés de sa colocation et les prix sont chers. « Mo ti pe plant dan po me pa gagn boukou soley kot mo reste. » Par l’intermédiaire de ses colocataires et d’amis, il se retrouve à partager un allotment, un terrain municipal, sur lequel il cultive depuis ses propres légumes et aromates.
Depuis deux ans, Willy partage sur TikTok (@WillyChan) son parcours : il plante, il récolte et, surtout, il cuisine une large gamme de plats sino-mauriciens. « Monn aprann ar mo mama. Lakaz tou dimounn manz ansam ek mo ti ed li, mo ti pe fer seki li ti pe dir mwa. Apre monn get boukou video lor YouTube osi ! » C’est quelque part cet écosystème familial qu’il a reproduit, entrainant ses colocataires dans les jours de préparation et de cuisine pour les grandes célébrations comme la Fête du Printemps. « Nounn fer sa dan Covid. Enn ta preparasion, me manze-la ti mari bon. Pou zot, li ti nouvo ek bien festif. Alor zot inn mari kontan ek linn vinn enn tradision.”
À Maurice : être une diaspora localement
L’expérience de la diaspora mauricienne n’est pas unique. Si nous ne sommes plus une nation d’immigrants comme au XIXe siècle, notre pays demeure une terre d’accueil pour diverses nationalités. Ainsi, environ 8 000 étudiants des continents africain et asiatique étudient actuellement à Maurice.
Comme nos compatriotes de la diaspora, Fy Falina Randrianarijaona est arrivée de Madagascar avec des nouilles. « Les Malgaches qui viennent prennent deux choses : les nouilles instantanées SEDAAP et du Farilac qui est l’équivalent de Nestum. » Originaire de Majunga, sur la côte ouest de Madagascar, elle partage « si j’avais pu, j’aurais apporté des bananes séchées - des bananes mûres qui sont super sucrées que l’on sèche au soleil. » Pour cuisiner des plats malgaches, c’est l’accès aux ingrédients qui reste le plus difficile : « À Madagascar, on achète tout frais, mais ici au bazar tu ne trouves pas tout, surtout les brèdes. En plus, au quotidien, on mange de la viande et le poulet c’est pour les fêtes. Ici c’est tout le contraire. »
Ancrage et nostalgie
Manger comme marqueur
« Kan to deor, koumadir to tousel, to pena paran. Mo dir mo kwi kouma mo mama kwi, lerla to feel at home inpe. » Ce que Willy formule explicitement, c’est la dialectique que Caroline, Louisie, Isabelle et Fy Falina ressentent également. Se nourrir est un besoin physique. Manger la nourriture de son pays est un acte d’ancrage. Paradoxalement, peut-être, c’est en partageant leur culture avec amis et voisins que nos Mauriciens en viennent à se sentir chez eux dans un pays étranger.
C’est également ce qui en rend la transmission générationnelle aussi satisfaisante. « Now that my children are older, they can cook Mauritian food especially lentilles noires, flan, napolitaines, rougailles saucisses…», partage Caroline. Louisie comme Isabelle le soulignent, il n’y a plus d’exclusivité : on cuisine souvent mauricien, mais jamais uniquement mauricien. Ce n’est jamais non plus exactement la même saveur qu’à Maurice. La transmission du goût n’en demeure pas moins essentielle pour toutes ces familles. Pour les enfants de la diaspora qui rentrent à Maurice, c’est un lien concret avec la terre de leurs parents – terre qu’ils ne connaissent que par les souvenirs souvent. De Maurice à ailleurs, d’ailleurs au pays, ce qu’on mange devient un pont. Ce n’est pas tout à fait le cercle de la vie… mais appelons ça le cercle du kari.
Merci à Louisie Annah, Isabelle Lanappe, Caroline Creswell, Willy Chan et Fy Falina Randrianarijaona de leur contribution à cet article.