« Nous hébergeons plus de microbes que de cellules humaines »
L’intestin influence notre digestion, notre humeur, notre résistance au stress... et bien au-delà. Prendre soin de ce « deuxième cerveau » revient à prendre soin de soi, pleinement. Le Dr Li Kam Wa nous en parle.
On entend souvent dire que notre intestin est comme notre « deuxième cerveau ». Qu’est- ce que cela signifie ?
L’intestin dispose de son propre réseau de neurones – plusieurs centaines de millions – répartis tout au long du tube digestif. C’est ce qu’on appelle le système nerveux entérique qui est autonome et dédié à la digestion. Il contrôle des fonctions essentielles comme le péristaltisme (les mouvements digestifs), la sécrétion d’enzymes et d’hormones, ainsi que la production de mucus pour protéger la muqueuse intestinale sans intervention directe du cerveau.
Comment fonctionne la communication entre le ventre et le cerveau ?
Cette communication s’effectue notamment via le nerf vague (le dixième nerf crânien), qui sert de passerelle entre l’intestin et le cerveau. Ainsi, le stress ou nos émotions peuvent provoquer des troubles digestifs comme la diarrhée, la constipation, des crampes intestinales. Des recherches montrent même que certaines maladies neurologiques, telles que le Parkinson ou l’Alzheimer, pourraient être liées à des processus initiaux intestinaux, ce qui renforce l’intérêt de mieux comprendre le microbiote.
On parle souvent de cette sensation de hangry – quand on est à la fois hungry (affamé) et angry (énervé). Que se passe-t-il dans le corps à ce moment-là ?
En réalité, cela correspond à une hypoglycémie – une chute du taux de glucose dans le sang. Elle peut provoquer palpitations, fatigue, irritabilité et sueurs. Pour l’éviter, je conseille des glucides à index glycémique bas [NDLR : quinoa, patate douce, légumineuses], des protéines pauvres en glucides [NDLR : volaille, tofu, agneau, seitan, gibier], tout en évitant les sucres rapides, l’alcool et la caféine. Lorsque nous mangeons mal, cela perturbe le microbiote et cette perturbation peut, à son tour, amplifier cette sensation de hangry.
On entend dire que 90 % de la sérotonine, « l’hormone du bien-être », est produite dans l’intestin. Est-ce exact ?
Oui, près de 90 à 95 % de la sérotonine est produite dans l’intestin, par des cellules appelées entérochromaffines. Pour stimuler cette production, il faut favoriser les aliments riches en tryptophane (le riz complet, la volaille, les noix, le fromage, la banane), pratiquer une activité physique régulière, s’exposer au soleil et gérer son stress. L’exercice stimule également la production d’endorphines, renforçant cette dynamique positive.
Quand on stresse ou que l’on est anxieux, pourquoi cela se ressent-il immédiatement dans le ventre ?
Le stress déclenche la libération de cortisol qui altère la contraction des muscles intestinaux. De plus, le stress dérègle le microbiote, réduisant sa diversité et son efficacité. C’est pour cela qu’il est important d’adopter une alimentation équilibrée, éviter les aliments trop gras ou trop sucrés, et limiter les mets fermentés chez les personnes sensibles. Ce dérèglement peut aller jusqu’au syndrome de l’intestin irritable, particulièrement exacerbé dans les périodes de pression psychologique.
Quels petits gestes quotidiens peuvent contribuer à un intestin serein et une meilleure humeur ?
- Techniques relaxantes comme la respiration profonde, la médiation, le yoga ou le tai-chi. Même quelques minutes par jour sont bénéfiques.
- Dormir suffisamment : 7 à 8 heures par nuit favorisent la régénération.
- Bien s’hydrater et limiter la caféine et les boissons stimulantes ou fermentées.
- Manger en petites quantités et favoriser les fibres, tout en réduisant les produits très gras ou transformés. Les légumes fermentables (brocoli, chou) peuvent être à éviter selon la tolérance individuelle.
- Enfin, des probiotiques de haute qualité (disponibles en pharmacie), associés aux fibres, sont d’excellents alliés pour équilibrer le microbiote.
Qu’est-ce qui vous passionne le plus dans les recherches actuelles sur l’intestin-cerveau et quelles sont les perspectives les plus prometteuses ?
Ce qui me fascine, c’est de réaliser que nous vivons en symbiose avec environ 100 000 milliards de microbes – c’est ce qu’on appelle le microbiote ! On peut le voir comme un véritable jardin intérieur, composé de bactéries, virus et autres micro-organismes, qui nous aide à digérer, nous protéger et influencer notre humeur. Il interagit dès la naissance (mode d’accouchement, allaitement maternel) et jouerait un rôle protecteur contre certaines maladies auto-immunes. Un excès d’hygiène pourrait fragiliser ce système. Le microbiote est impliqué dans des maladies digestives (Crohn, rectocolite), dans des pathologies cardiovasculaires, neurologiques (Parkinson, Alzheimer), métaboliques (diabète, obésité) et même dans certains cancers. Des interventions comme les probiotiques spécifiques ou la transplantation fécale offrent des perspectives très intéressantes.
Qu’est-ce que cette transplantation fécale ?
La transplantation fécale consiste à transférer des selles de donneurs sains, riches en microbes bénéfiques, à des patients malades, notamment atteints de colites pseudomembraneuses causées par Clostridium difficile. Cette procédure, soit en capsules orales, soit par voie rectale, a démontré une efficacité remarquable. Cependant, à Maurice, elle n’est pas encore pratiquée.
Quelles sont, selon vous, les opportunités et les contraintes pour explorer et valoriser ces liens entre ventre et cerveau à Maurice ?
À Maurice, nous sommes limités par les ressources pour certaines pratiques. Toutefois, les nouvelles technologies informatiques permettent d’accéder aux dernières avancées scientifiques. En attendant, les stratégies basiques – alimentation équilibrée, probiotiques, gestion du stress – restent des leviers très efficaces pour améliorer la santé intestinale et mentale de la population.